Chronique littéraire / « A MOI LES TISONS SURVIVANTS » du Pr Séry Bailly : Oublier est le pire des suicides !

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Il y a des auteurs comme le Pr Séry Bailly pour qui il faut se dépouiller pour se procurer toute la biographie. Certains l’appellent l’encyclopédie vivante parce qu’on s’enrichit énormément en le lisant.
J’ai la tâche délicate de faire la chronique d’une œuvre dont je suis l’éditeur. Cette initiative est encore plus complexe quand l’auteur est à la fois mon père et mon maître.
Le professeur Séry Bailly a l’habitude d’écrire des essais. Il a publié en cette même année 2016 pour la première fois deux œuvres poétiques dont « l’honneur de Morifindjan » éditée chez l’Harmattan et « A moi les tisons survivants » chez les Editions Maïeutique. Le deuxième livre est la suite du premier. Quand on lui demande : pourquoi avoir choisi lle genre poétique? Il répond que la poésie a l’avantage de parler au cœur et aux sens. Quand le Poète pleure, c’est pour être consoler. Le Poète a l’avantage de partager ses émotions et les exprimer librement avec les images qui les illustrent bien. Si nous suivons la logique de sa réponse, dans ce livre, le Poète Séry Bailly fait parler son cœur, partage ses émotions. Allons donc à la découverte de ce qu’il veut nous partager à travers le lyrisme de sa poésie.
La couleur dominante du livre est le noir. Une couleur sombre, funèbre, obscure, ténébreuse, qui rappelle un deuil, un chao…, une main d’un inconnu qui refuse de révéler son identité tient ferme une torche contenant des tisons comme un chansonnier bété tient ferme son bissa (référence au Poète Bernard Zadi Zahourou dans son œuvre fer de lance). Ces tisons semblent être des résidus d’une catastrophe, des restes d’une flamme jadis incandescente, des cendres proches de l’extinction mais susceptibles de se rallumer puis briller avec force. Cette torche est portée fermement par cette main vaillante et guerrière brandit avec affront dans cet univers ténébreux. Cette lumière n’est- elle pas le symbole de la vérité ? Cette torche de tisons n’est- elle pas cette lumière salutaire qui conduira vers le chemin de ses rêves ? Et même si cette flamme s’est réduite en tisons, pourvu qu’ils ne s’éteignent avant la destination souhaitée. Le titre de l’œuvre écrit en rouge couleur de sang, exprime toujours un contexte d’épreuve, de douleur…
Les historiens Joseph Ki zerbo et Cheick Anta Diop nous ont toujours rappelé l’importance de l’histoire (consulter les faits passés) afin de situer ses combats, sa vocation etc. dans une continuité historique d’où l’importance fondamentale de la mémoire. Faire appel à la mémoire n’est pas comme le disait Adiaffi « Mettre sa lampe en bandoulière pour éclairer le passé, laisser le présent dans la pénombre et plonger l’avenir dans l’obscurité ».
Dans l’avant propos, l’auteur insiste sur l’importance de la mémoire que certains voient comme un danger pour les nations. Le Pr Séry Bailly pense le contraire et dit à la page 19 de l’avant propos ceci : « Ainsi, pour moi et pour nous, la mémoire est dans le cœur. Plus que tout, elle est une affaire de vie, de sensibilité, de partage. Mieux que tout, elle nourrit l’espoir. Voilà quelques raisons pour lesquelles je refuse l’oubli qui est un suicide ou un meurtre de la mémoire ». Pour confirmer son intention d’invoquer le passé pour que l’avenir soit productif, il dit à la page 28 :
« Le blues chante
Les mémoires des défaites ordinaires
En lui sourd pourtant
La survie des vaincus
Every day I have the blues!
Tous les jours se ressemblent
Tous les jours se rassemblent
Pour se donner la main
Et attendre demain »

Dans le crash d’avion vers la destination d’un idéal, dans le naufrage provoqué par l’iceberg il y a des rescapés de cette déchéance (des survivants). Le rôle sacerdotal du griot (le Poète) est de chanter leurs actes héroïques et raviver ces cendres (tisons) pour en faire une flamme et reprendre le combat pour aboutir à la victoire. Le Poète chante l’héroïsme de leurs actes. Même les chutes et défaites sont saupoudrés dans les dithyrambes oratoires du Poète pour en faire une épopée.

Pour le Poète Séry Bailly, oublier, est l’aveu de la capitulation dans la bataille pour la réalisation de ses défis.
Oublier est s’avouer vaincu avant même le combat. C’est une auto-émasculation.
Oublier, c’est renoncer à l’espoir ; Refuser d’affronter les obstacles. Lénine disait pourtant : « la difficulté attire l’homme de caractère car c’est en les affrontant qu’il se réalise ».
Oublier, c’est manquer de courage et renoncer à sa virilité.
Oublier c’est accepter sa condition mortelle, concevoir une opinion atrophiée de l’homme refusant de croire à sa dimension spirituelle qui l’immortalise pourtant…

En invoquant la mémoire pour se souvenir du passé, en rappelant des souvenirs d’évènements douloureux comme Auzwitz et autres, la vocation du Poète n’est pas d’être un éboueur de mauvais souvenirs. Comme le griot, c’est de faire l’éloge des combattants, des épopées, de la noblesse des idéaux qui motivent la lutte. C’est aussi de chanter les défaites et rappeler l’avantage de ces défaites, les leçons à en tirer, les nouveaux combats que doivent motiver ces défaites, la continuité de la bataille.
Le Poète veut rallumer les flammes de l’espoir assoupies. Il évoque des évènements inscrits dans la mémoire collective universelle, d’autres enfouis dans la sépulture de l’oubli ou méchamment sous-estimés. Il rappelle des luttes historiques où les vainqueurs ont travestis l’histoire en leur faveur. Il dit à la page 27 :
De sa trompette
Qui déchire le silence de l’oppression
Satchmo annonce
L’immortalité des souvenirs chers.
Il affronte les Jérichos du monde
Elle était là
Elle chantait avec lui !
Le passé, ils peuvent
Le découdre
Et le recoudre
A leur guise.
Leurs échappent toujours
Les aubes fragiles
Et les matins indécis.

Des événements heureux et malheureux sont évoqués ; Des évènements personnels comme des évènements qui semblent être importants à tous sont aussi évoqués. Il fait référence à des amis d’enfance, des amis de luttes, des proches ou personnes influentes qui ont marqué l’histoire par leurs sacrifices.
L’auteur pense qu’il faut renoncer à cette IVG (interruption volontaire de grossesse) de génération glorieuse. Le passé est générateur d’un avenir d’exploits et d’une génération plus que productive de grandes œuvres. Le rôle du présent est de « Maïeutiquer » cette naissance héroïque. Le Poète a foi en ces lendemains meilleurs c’est pourquoi il chante avec tant de joie le futur, même si sa voix évoquant le passé a une tonalité mélancolique, nostalgique, lacrymale…
Sans mémoire, comment peut-on interpréter le présent et éviter les erreurs de demain ? Comment peut-on cultiver des valeurs apprises après tant d’épreuves ? A la page 33 il dit ceci :
« Oublier
Les rivalités et les écorchures
Des jeux enfantins ?
Le pardon qui féconde les liens
Et renforce les lianes de la forêt des hommes ?
Sans la mémoire de mon nom
Comment appellera t-on ?
Comment répondre
Au destin qui nous appelle
Sans le nom que nous avons choisi »

Le Poète reconnaît que l’oubli est souvent invoqué par les mortels pour transcender la douleur comme un opium, mais il nous faut :
« Oublier les briseurs de rêves
Et non les rêves,
Oublier les douleurs
Et non les désirs qui ont fait palpiter le cœur
La damnation
Et non la quête de salut… » Page 37

Le Pr séry Bailly affirme n’avoir aucunement renoncé à ses rêves et qu’il espère qu’ils se réaliseront un jour. Il déclare avoir accomplit son devoir et être en paix avec sa conscience.
Les mythes bété (sa langue maternelle), ceux de la mythologie grecques et son indéniable culture, enrichissent l’œuvre et rendent sa lecture succulente. Le lecteur s’enrichit par la découverte de faits historiques importants, car l’auteur fait voyager à travers le monde. « A moi les tisons survivants » est une œuvre à lire et à conserver dans sa bibliothèque car elle est utile à toutes générations et à la postérité.

Yahn Aka
Ecrivain-Editeur

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